La pénurie d’emplois : une source d’exclusion

C'est surtout la pénurie d'emplois qui représente aujourd’hui la source massive d'exclusion, via le chômage qui en résulte. L'emploi joue, en effet, un double rôle, économique et social. Le premier parce qu'il permet d’obtenir l'essentiel du revenu et de la couverture sociale indispensables pour vivre dans une société marchande.

Les droits à la Sécurité sociale, à l'indemnisation du chômage et à la retraite sont, à quelques exceptions près, subordonnés à une activité rémunérée. Quant au second rôle, l'emploi permet à l'individu d'être socialisé c'est-à-dire d'avoir une identité sociale d'être reconnu de jouer un rôle, d'être partie prenante d'un groupe.

Or, le chômage fonctionne à la façon d'une trappe une fois qu'on est tombé dedans, la probabilité d'en sortir se réduit au fur et à mesure que le temps s’écoule.

Que cela soit la conséquence d'un découragement personnel — le chômage prolongé défait peu à peu la personnalité — ou le résultat du fonctionnement du marché du travail, qui sélectionne les plus aptes et écarte les autres, peu importe. Derrière l'apparence d'un fléau qui concerne tout le monde, le chômage, en réalité, s'attaque à une population cible, qui en constitue le « noyau dur » et qui se trouve peu à peu exclue de l'emploi. Au jeu des quatre coins que constitue le chômage, ce sont toujours les mêmes qui sont au milieu, à regarder les actifs occupés.

La responsabilité de la crise

La dégradation du marché de l'emploi porte évidemment une lourde responsabilité dans cette évolution. Sur un marché marqué par la pénurie d'offres d'emplois, les employeurs ont tendance à multiplier leurs exigences et à sélectionner des candidats de plus en plus formés pour occuper des postes de travail qui, pouffant, n'exigent pas une qualification aussi élevée.  Ainsi, Pascal Raget analysant les recrutements des entreprises, montre que la diminution quantitative de ceux-ci s'est accompagnée d'une exigence qualitative accrue.

De 1998 à 2014, le nombre annuel de recrutements a diminué d’un peu plus d'un quart, mais cette baisse concerne davantage les jeunes débutants que les autres.  En outre, les débutants sont presque toujours surqualifiés par rapport aux postes qu'ils sont amenés à occuper. Le cumul de ces deux phénomènes explique largement pourquoi les jeunes sans diplômes, ou en situation d'échec scolaire, ont tendance à rester inemployés et n'ont plus d'autres solutions que le chômage ou la précarité. Les jeunes, victimes de cette double exclusion — la formation d'abord, l'emploi ensuite —, se sentent rejetés dans ce qu'ils appellent la « galère c'est-à-dire un univers de défaite et d'échec.  François Dubet, qui a étudié les comportements issus de la galère » insiste particulièrement sur deux dimensions de ce comportement : la rage, c'est-à- dire la colère sans objet ; et l'autodestruction, parce que les jeunes,en situation d’échec, voient ce dernier comme l’indice d'une incapacité personnelle. Via la galère, l'exclusion devient définitive, irréversible.

La responsabilité du changement économique

Il est légitime, à ce propos, de parler d'un « effet crise » : celle-ci agit à la façon d'un filtre, et les employeurs sélectionnent ceux qui leur paraissent les meilleurs, laissant les autres se débrouiller comme ils le peuvent : mal, le plus souvent, car notre société n'aime pas les loosers, les perdants.  Toutefois la crise n'est pas seule en cause. Car, parallèlement, l’emploi s'est beaucoup transformé depuis une dizaine d'années et les évolutions antérieures, déjà perceptibles depuis le milieu des années soixante se sont accélérées. Les emplois non ou peu qualifiés ont subi une érosion considérable, à la fois en raison de la délocalisation » d'un grand nombre d'activités industrielles taylorisées » et en raison de la transformation des processus de production signalée plus haut, le passage à un « post-fordisme ».

Certes, il convient de ne pas tomber dans l'imagerie d’Epinal : tous les emplois créés ne sont pas très qualifiés, comme pourraient le laisser penser certains discours. Qu'il s'agisse du personnel de service, des serveurs de restaurant, des travaux publics ou de la manutention, notre société continue à demander des emplois non qualifiés et il est temps d'en finir avec le mythe du travail sur ordinateur, qui ne concerne que 20 % de la population occupée.

Reste cependant que les créations d'emplois non qualifiés ont beaucoup régressé, notamment dans l'industrie, et que, de ce fait, un désajustement structurel s'est créé  entre le marché du travail et les forces de travail disponibles et/ou les sorties de l'appareil éducatif.

C’est bien là que le bât blesse. Les structures de qualification n'évoluent pas au même rythme que les structures exigées par le marché du travail. Chaque année, le flux des jeunes sans qualification qui sortent du système éducatif se réduit. Mais il demeure largement positif. On retrouve ainsi la situation des débuts de la révolution industrielle, lorsque celle-ci a provoqué la disparition progressive des métiers précaires qui permettaient aux plus pauvres de survivre, même si c'était chichement.  On s'aperçoit ainsi que la croissance économique est à double effet : elle augmente la quantité de richesses produites, elle fait disparaître des emplois traditionnels (sans forcément les remplacer par d'autres). D'où un mouvement contradictoire : le premier effet augmente le revenu moyen, le second crée de la pauvreté. Mais cette dernière ne concerne qu'une fraction de la population, celle des exclus de l'emploi a disparu dans la tourmente productive.

Croissance et pauvreté sont liées

Les « Trente Glorieuses » avaient fait illusion, en laissant croire que croissance économique et élimination de la pauvreté pouvaient aller de pair. Le modèle de croissance (taylorisée) et la rapidité du rythme avaient en effet permis tout à la fois d'augmenter les quantités produites et de réduire le chômage. On en avait conclu, un peu rapidement, qu'il existait une liaison inverse entre croissance et chômage, donc entre croissance et pauvreté : plus de l'une entraînait moins de l'autre.  D'où une vision optimiste de la pauvreté : le flot montant des richesses finirait bien par submerger l'îlot de plus en plus réduit des laissés-pour-compte, plutôt marginalisés qu'exclus. Le changement de mode de croissance, le passage d'une croissance taylorienne à une croissance par spécialisation souple et robotisation montrent qu'il n'en est rien.

C’est le même mouvement qui crée des richesses à un pôle de la société et des exclusions à l’autre pôle. On s'aperçoit que l'exclusion est l'envers du décor d'un certain mode de croissance, et non un accident lié à une insuffisance du rythme de croissance. On peut, dès lors, parler légitimement de production d'exclusion, sous-produit lié à la production de marchandises. La croissance détruit en même temps qu'elle crée, elle aligne ses victimes côté cour, tandis qu'elle exhibe ses bénéficiaires côté jardin.

Au fond, la crise est une explication bien commode : elle permet de masquer cette dualité, cet enchevêtrement de facteurs positifs et négatifs, en désignant comme responsable de la pénurie d'emplois la langueur de la croissance économique. C’est en partie vrai, mais en partie seulement.

Depuis quelques années, l'économie française a recommencé à créer des emplois. Mais l'examen attentif des chiffres montre que les chômeurs de longue durée restent au chômage, que les jeunes sans qualification continuent à naviguer entre chômage et précarité, et que l'embellie sur l'emploi concerne la patrie « employable » de la population : c'est-à-dire celle qui bénéficie d'une qualification et/ou d’une expérience professionnelle récente et valorisante. La reprise n'empêche pas les mécanismes de l'exclusion de continuer à fonctionner.

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