« Il y a un lien entre le dérapage des coûts urbains et les crises que l’on traverse actuellement »

Économiste et urbaniste français, Marc Rolab explique dans son nouvel ouvrage « La ville frugale » pourquoi il faut dépasser la notion de ville durable, aujourd’hui engoncée dans ses propres contradictions. Il propose comme alternative le principe d’une ville frugale qui chercherait à offrir plus de satisfaction en utilisant moins de ressources. Elle serait donc à la fois désirable et compatible les capacités financières, aujourd’hui réduites, des collectivités et des particuliers.

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En introduction de votre ouvrage, vous reprochez à ces plans d’actions de n’avoir fait, au mieux, que ralentir le rythme frénétique de l’étalement urbain. En quoi la frugalité serait une réponse plus concrète pour la ville durable ?

Marc Rolab : Ce sont des inventaires utiles, mais à un moment donné, il faut passer à la vitesse supérieure. Il faut choisir, affirmer des priorités. Les problèmes financiers que rencontrent les collectivités locales vont mettre tout le monde d’accord. Il va falloir trier dans les possibles pour prendre les choses les plus essentielles et construire des villes durables. C’est là qu’interviennent les notions de frugalité, et de stratégie, qui avaient été un peu perdues de vue. Quand je vois les tours de certains architectes qui se réclament du développement durable en perchant trois arbustes à 200 m d’altitude, je me dis qu’il est temps de faire le tri.

Quelles sont les erreurs à éviter en terme d’urbanisme dit « durable » aujourd’hui ?

Trois scénarios de ville durable sont, selon moi, à éviter absolument. Tout d’abord, celui de la ville pénitente, car je pense qu’on ne peut pas faire de durable si on ne fait pas de désirable. Or dans certains logements BBC par exemple, les fenêtres et les ouvertures sont réduites au minimum : ces logements ne sont pas loin de ressembler à des casernes écologiques, et la qualité de vie y semble sacrifiée à la performance. Le deuxième scénario est celui qui compterait uniquement sur les technologies et le marché pour résoudre nos problèmes : c’est l’approche américaine par les cleantech, qui ne remet pas en cause nos habitudes de vie.

La troisième solution, qui ne pourra pas non plus fonctionner est celle qui compterait sur l’argent public pour tout payer. Depuis quelques années, le projet de construire durable a encouragé l’accumulation de nombreux accessoires – des panneaux photovoltaïques aux toitures végétalisées - qui, ajoutés les uns aux autres, se traduisent par des surcoûts. Pour rester dans des prix immobiliers compatibles avec les ressources des ménages, les collectivités doivent souvent en financer une partie. C’est le cas, par exemple dans les éco-quartiers. C’est un système qui n’est pas pérenne. Il faut aujourd’hui dépasser ce stade expérimental et chercher plus activement à concilier les notions de durable, de désirable et de finançable. Je ne suis pas partisan de la décroissance, mais je suis convaincu que l’on peut inventer des formes de croissance utilisant beaucoup moins d’entrants énergétiques.

La question du logement se fait aujourd’hui sensible dans le débat politique : opportunité ou véritable prise de conscience ?

La question du logement s’est invitée dans la campagne présidentielle, alors que personne n’en parlait il y a cinq mois. En fait, depuis dix ans, la faible augmentation du pouvoir d’achat des ménages a été engloutie par l’envolée des coûts urbains, c’est à dire les coûts de l’immobilier plus les coûts annexes au logement, comme l’énergie et les transports. Si les Français ont le sentiment d’un appauvrissement, c’est parce que les dépenses liées à leur logement ont pris 3 à 4 % de leur pouvoir d’achat en dix ans, en particulier pour les locataires.

Ce n’est pas un hasard si deux candidats à la présidence de la République proposent aujourd’hui des mesures pour réduire le coût du foncier. Nicolas Sarkozy propose de libérer le droit de construire. François Hollande propose que l’État cède aux collectivités locales les emprises foncières (ferroviaires ou militaires) qu’il possède. S’ils divergent sur les solutions, ils sont d’accord pour reconnaître l’ampleur du problème.

 

Ces mesures sont-elles adaptées à des villes existantes, déjà surchargées ? Où peut-on encore trouver de la place pour construire des logements sans favoriser l’étalement urbain ?

Oui, ces mesures sont adaptées aux villes existantes. Elles ont d’ailleurs été préconisées par plusieurs équipes architectes qui ont travaillé sur le projet du Grand Paris. Il est possible de faire une ville plus compacte, sans forcer les gens à habiter dans des tours. Des terrains utilisables pour faire de la ville frugale, il en existe beaucoup : les casernes militaires, les emprises SNCF, les ports… Ces terrains publics ont souvent un coût de stockage nul pour les administrations qui les possèdent puisqu’elles ne sont pas redevables de la taxe foncière. Leurs propriétaires n’ont donc aucune raison de les vendre aux collectivités locales.

Beaucoup d’institutions publiques, dont la présence n’est pas justifiée en centre-ville, ont des emprises foncières énormes, souvent situées en plein cœur de la ville, et elles constituent en outre de gigantesques coupures urbaines. Est-ce que la prison de la santé doit rester en plein centre de Paris par exemple ? Faut-il garder une station de lavage des TGV en plein cœur de Nantes ? Certaines emprises sont plus difficiles à récupérer, mais il suffit de vouloir. Certaines villes ont réussi ce défi, comme Séoul, qui a transformé l’autoroute urbaine qui traversait la ville en promenade piétonne irrigués par une rivière.

Finalement, vous prônez la compacité des villes ?

Tout le monde a envie d’avoir une terrasse ou un potager, mais quand on regarde la façon dont est géré l’espace aujourd’hui dans les zones pavillonnaires, il est possible de le diviser par deux sans nuire le moins du monde au confort des habitants, en gérant l’espace intelligemment. Dans le cœur des villes, ce seront plutôt les emprises des grandes administrations publiques qui pourraient être récupérées. En périphérie ce sera plutôt le foncier possédé par les particuliers. Dans les deux cas, ce foncier invisible représente au moins 20 % du territoire urbanisé. Il est donc possible de continuer à construire sans dévorer le terrain agricole !

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